L'heure pour entreprendre!

Dans son message aux participants à la conférence internationale Investir en Tunisie, le chef du gouvernement a osé être optimiste sur l’avenir du pays, lui qui a dit lors de son investiture ne pas avoir de baguette magique pour transformer la situation.

Oui, M. Jomaa, la Tunisie est sur son chemin d’avenir et y investir aujourd’hui, c’est y prendre une place pour demain. Seulement, ce demain ne commence en fait pas aujourd’hui, car il est déjà commencé, non seulement depuis hier, au moment de la bascule révolutionnaire, mais bien avant. La Tunisie Nouvelle se construit grâce aux racines qui font la tunisianité, cette âme particulière à cette terre qui en fait un pays à part, ce coin du monde qui a su ensorceler nombre de poètes et d’artistes, comme Klee, Gide ou Duvignaud.

La crise est d’abord mentale

Il serait donc erroné de réduire l’investissement en Tunisie à sa stricte dimension économique qui est certes nécessaire, mais bel et bien insuffisante. La crise qui frappe la Tunisie n’est que l’aspect salutaire de l’effort à faire sur soi pour accéder au meilleur qui sommeille en ce peuple.

La crise est plus volontiers considérée et jugée en phénomène purement économique; et si c’est vrai, cela ne recouvre pas l’entièreté du phénomène, laissant des aspects importants à l’ombre qui continuent d’agir comme lorsqu’il est question d’une escarre négligée. Réduite à sa dimension économique, la crise est comme une escarre que l’on chercherait en vain à soigner à la surface, en plaie banale, sans détersion.

Analysée et combattue à l’aide des concepts rationnels issus du monde de l’économie et de la finance, elle continuera à faire ses ravages en profondeurs, s’attaquant aux tissus nécrosés, gangrenant tout le corps. Car la crise témoigne avant tout d’un changement de paradigme, de l’émergence de nouvelles valeurs et de nouvelles manières d’être au monde et en société dont il faut tenir compte et qu’il urge de mettre au jour comme on procèderait à nettoyer la plaie en profondeur avant d’espérer sa cicatrisation.

La crise aujourd’hui en Tunisie mais aussi plus globalement dans le monde est une véritable aventure; et elle n’est pas que celle des chevaliers d »industrie, car elle peut l’être aussi pour les brigands et les criminels. Aussi doit-on pour y parer être attentif au changement des relations entre générations, entre «classes sociales» et entre continents et cultures différentes qu’à la simple équation monétaire si prompte à hanter les esprits de nos dirigeants en ce monde capitaliste à outrance.

Nécessité d’un espace méditerranéen de démocratie

Dans la réalisation de son projet d’avenir, la Tunisie compte largement sur le soutien de la communauté internationale dont ce sera la responsabilité, dit en substance le chef du gouvernement tunisien.

Il reste à donner aux mots leur réel poids, en assumer les conséquences. Cette responsabilité, aussi bien pour la communauté internationale que pour les dirigeants tunisiens, commande d’entrevoir l’avenir de la Tunisie hic et nunc dans le cadre de la Méditerranée.

Il est inévitable de transformer notre mer commune, pour commencer, en un espace de libre circulation en vue d’une communauté de destinée impliquant l’arrimage de la démocratie start-up tunisienne à l’entreprise démocratique européenne confirmée pour agir, dans le futur, à une ère de civilisation occidentale orientale dont on aura préparé les fondations.

Monsieur Jomaa met avec raison la responsabilité de la réussite ou l’échec de la Tunisie sur ses partenaires obligés. Ce qui est vrai d’un strict point de vue économique. Cependant, on sait que l’investissement a besoin d’une bonne dose de mental, de conviction en la plus-value assurée, le rendement certain. Or, cela ne dépend pas que de l’investisseur, mais aussi de nous, les enfants de ce pays où il faut investir. Et quel investissement peut y porter ses fruits si l’on y continue à être négatifs, doutant de nous et de notre capacité à innover, créer, réussir autrement, engoncés comme nous le sommes encore dans des figures dépassées du monde et de notre culture ?

Nécessité d’une lecture renouvelée de l’islam

Pour être bref, je me limiterai ici à un aspect souvent négligé et qui est le nerf de la guerre que nous engageons. On le sait, notre époque ne peut se passer de spiritualité. Or, de larges pans de nos élites continuent à se nourrir d’une conception néfaste, non seulement de cette spiritualité, mais surtout d’une religiosité périmée.

C’est à ce niveau qu’il nous faut commencer par agir en vue de faire de la spiritualité remise sur ses pieds un levier de développement mental constituant l’autre pied du développement au côté de celui, nécessaire mais insuffisant, de l’investissement économique.

Il ne servira à rien d’attirer les investisseurs en Tunisie si nombre de nos concitoyens, avec la complicité active ou passive de certaines élites politiques, y voient des suppôts de Satan, des prédateurs sur un champ religieux devant rester la chasse gardée de prédicateurs d’un autre temps, cultivant la haine de l’autre, qui n’est qu’une haine de leur propre être, car Je est toujours un autre..

C’est à ce niveau de notre conception de la religion qu’il nous faut agir prioritairement, une conception devant être en quelque sorte rationalisée tout autant que nationalisée afin de devenir la propriété de tous et non le gagne-pain qu’elle est aujourd’hui de certains marchands du temple. Nous possédons, au demeurant, une riche tradition spirituelle de l’islam pour y aider et qu’il importe de développer, de soutenir. C’est à ce niveau qu’il nous faut agir tout autant qu’à chercher à drainer les investissements.

Le holzwege tunisien

La Tunisie est aujourd’hui sur ce chemin qui ne mène nulle part cher à Heidegger. Qu’on se rappelle que ce n’est pas une impasse, mais bel et bien la condition du progrès pour peu que l’on y travaille, non point en reproduisant les aspects éculés de la pensée unique et les schémas d’un capitalisme sans âme, étant démuni de la dimension sociale inévitable, et réduit à un marché ouvert aux marchandises et une réserve fermée pour les humains.

Il nous appartient de faire en sorte que le chemin tunisien qui ne mène nulle part ne soit pas une quelconque croisée de chemins, allant droit dans un mur ou se retrouvant précipité dans le vide. Il importe que nous fassions de ce holzwege une quête réussie dans le domaine inexploré de notre pensée et notre âme. Et elles sont, à la base religieuse, une spiritualité soufie; faisons-en une spiritualité profane en la sortant de la gangue de religiosité intégraliste actuelle. C’est ainsi qu’on fera de notre politique synonyme non d’une marche dans la forêt où les chemins finissent dans l’impasse, mais de celle sûre  des forestiers et bûcherons connaissant leurs chemins apparemment impraticables, arrivant à les traverser.

La pensée, en l’occurrence politique, est aujourd’hui inévitablement en notre monde arabe musulman une forêt abusivement encombrée de religiosité qui, postmodernité oblige, y est excessive, excessivement exacerbée. Elle est la fois pénétrable et impénétrable, un chemin pouvant être tortueux, périlleux et imprévisible. Toutefois, contrairement aux apparences, ce chemin n’est ni clos ni bouclé; il est à découvrir et à dévoiler.

Pour terminer, je ne résiste pas au plaisir de citer le grand philosophe allemand que je livre à la méditation:

«Dans la forêt, il y a des chemins qui, le plus souvent encombrés de broussailles, s’arrêtent soudain dans le non-frayé . On les appelle Holzwege. Chacun suit son propre chemin, mais dans la même forêt. Souvent, il semble que l’un ressemble à l’autre. Mais ce n’est qu’une apparence. Bûcherons et forestiers s’y connaissent en chemins. Ils savent ce que veut dire : être sur un Holzweg, sur un chemin qui ne mène nulle part…»

Farhat Othman

 

Source : Leaders

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