L'heure pour entreprendre!

Plusieurs pays du sud-méditerranéen vivent une période de transition politique, marquée par un relatif désintérêt des dirigeants à l’égard de la détérioration de la situation économique. L’urgence d’agir s’accroît pourtant de jour en jour. Comment donc conduire la politique économique d’un pays en transition ? Le Rapport 2013 du Femise* s’efforce d’esquisser des pistes.

La plupart des pays du sud méditerranéen se trouvent dans une situation économique et sociale très difficile – 12 % de personnes vivent avec moins de 2 dollars par jour en Tunisie et au Maroc, 18,5 % en Égypte (BAD, 2013). Ces pays subissent l’incertitude politique intérieure et les effets de la crise économique mondiale qui réduit leurs débouchés ainsi que les transferts de fonds des migrants. Dans le même temps, le coût des produits alimentaires de base – et du pétrole, pour les pays importateurs – enregistre une forte augmentation. Il n’est donc pas étonnant de constater une dégradation de leurs indicateurs macroéconomiques qui, avant 2008, étaient souvent au vert. Mais, au-delà de ces aspects conjoncturels, quels sont les points de blocage structurels ?

La liste est longue, des points noirs que l’on observe sur l’ensemble de la région : la grande difficulté d’accès au financement pour les PME et TPE ; les lourdeurs administratives, fiscales et législatives ; le poids du secteur informel et de la corruption ; la connivence entre les sphères politiques et économiques (rente, privilèges des élites) ; l’insuffisance des infrastructures et de la main-d’œuvre qualifiée ; l’absence d’un grand marché, liée à la faiblesse de l’intégration économique régionale (les IDE inter-maghrébins ne représentent que 1 % du total de la région).

D’autres obstacles peuvent encore être signalés : l’existence de mesures non tarifaires souvent contraignantes ; l’absence de procédures harmonisées en matière financière, de douanes, de transport, de droits de propriété intellectuelle, de règlement des conflits, ou encore la faiblesse des infrastructures transfrontalières, qui compliquent le transport des marchandises et le déplacement des personnes…

Le rapport 2013 du Femise, rendu public récemment lors d’une réunion avec la presse au siège parisien de l’Agence française de développement (AFD, partenaire du Femise pour la réalisation ce rapport 2013), consacre une centaine de ses presque 300 pages (le reste étant dédié à des fiches pays) à une analyse exhaustive de ces blocages, mais aussi à proposer des pistes de relance.

En cinq points-clés, ce texte s’efforce de présenter une synthèse thématique de l’ouvrage, téléchargeable gratuitement ici.

1 – La remise en cause de la doxa économique

Les auteurs de ce rapport rédigé sous la codirection des professeurs Jean-Louis Reiffers (Institut de la Méditerranée, Marseille) et Ahmed Galal (Economic Research Forum, Le Caire) considèrent que la région a pâti d’une approche trop technocratique conduisant à passer à côté des véritables problèmes.

Une illustration de cette « approche trop technocratique » était d’ailleurs déjà présente dans le Rapport 2012 du Femise. Le chapitre consacré à la question de la libéralisation des échanges démontrait en effet que l’effort d’ouverture de ces pays aux produits industriels, en grande partie asymétrique, a été conséquent puisque les droits de douane moyens de l’ensemble des pays sud-méditerranéens sont passés de 28 % en 1992 à 7 % en 2009, soit la moyenne la plus faible (avec les pays d’Asie de l’Est) de l’ensemble des pays émergents.

Cet effort, accompli à marche forcée, n’a pas produit les bénéfices que l’on aurait pu en attendre. En effet, selon plusieurs analyses (par exemple de Taghdidi-Rad, OIT, 2012), ce démantèlement tarifaire a contribué à accroître les difficultés des entreprises du sud. De même, une étude de l’OIT menée sur la Jordanie – l’un des pays qui s’est le plus ouvert à la concurrence internationale – a pu montrer que les emplois créés par les exportations étaient moins nombreux que les emplois détruits par les importations concurrentes des productions locales.

De fait, les spécificités régionales n’ont pas été prises en compte, et l’on peut dire que jusqu’au Printemps arabe (2011), les économistes ont ignoré les effets du système politique en place sur le fonctionnement des sociétés, ainsi que l’importance de son impact sur l’économie. Seule la partie visible de l’iceberg, à savoir la corruption, était pointée comme néfaste pour l’économie. Aussi, soulignent les auteurs, ce qui peut être critiquable chez les économistes, c’est d’avoir asséné autant de recommandations « standards » dans un contexte insuffisamment analysé et compris, et avec aussi peu de doutes sur leur bien-fondé.

2 – Le court terme et l’obligation sociale

Embauches massives de fonctionnaires, hausse des salaires et des retraites, augmentation des subventions aux produits de base… autant de décisions économiquement peu orthodoxes prises en Égypte, en Tunisie et encore plus radicalement en Algérie, avec 2,5 millions d’embauches de fonctionnaires amorcées en 2011 pour le quinquennat 2010-2014. De même, l’Algérie, l’Égypte, la Jordanie et le Maroc ont augmenté les salaires dans le secteur public (déjà payé en moyenne 30 % de mieux que le secteur privé) accentuant encore les déséquilibres de revenu de leurs populations.

Ces mesures sociales ont permis, avec plus ou moins de succès, de répondre aux mécontentements de la population et d’amortir légèrement les effets de la crise sur les plus démunis. En revanche, elles ne s’attaquent en aucune manière aux problèmes de fond de ces économies (sous-emploi, atonie du secteur privé, etc.). Elles ne sauraient donc contribuer à une politique économique capable d’accompagner au mieux la transition politique et de relancer l’économie, notent les auteurs.

Cela est d’autant plus vrai que les subventions accordées aux produits agricoles et à l’énergie sont devenues, pour les gouvernements des pays méditerranéens, un véritable fardeau. À la suite du très fort accroissement des prix des biens alimentaires et énergétiques, la part des subventions dans le PIB des pays a atteint, en 2008, près de 10 % en Égypte, 9 % en Syrie, 4,8 % au Maroc, 3,5 % en Tunisie. En Égypte, cas extrême, elles représentaient en 2009 plus de 26 % des dépenses publiques.

Ce système de subventions extrêmement coûteux ne peut pas perdurer, et d’autant moins que, selon les prévisions, notamment de la BM, les prix des biens alimentaires et de l’énergie devraient encore augmenter ou du moins se maintenir à des niveaux très élevés durant au moins les dix à quinze prochaines années.

Reste que dans le court terme, il n’est pas raisonnable de penser que les gouvernements, confrontés à la misère des populations, auraient pu faire autrement que d’assumer leurs obligations sociales.

3 – La réduction des inégalités

Sur la thématique des inégalités aussi, le rapport du Femise remet en question les approches économiques classiques… Beaucoup d’observateurs l’ont en effet remarqué, il n’est certainement pas accidentel que les mouvements des printemps arabes aient démarré dans une ville moyenne au centre de la Tunisie, dans la région la plus exsangue du pays, avec un taux de pauvreté extrême de 14,3 % en 2010, soit trois fois plus élevé que le taux national moyen officiel, à 4,6 %.

Il s’agit donc d’examiner la question des inégalités territoriales dans les pays méditerranéens sous l’angle d’un développement inclusif, c’est-à-dire un développement qui va au-delà de la réduction des inégalités en simples termes de revenus, mais qui concerne aussi le degré de participation et les disparités d’opportunités.

Ces disparités d’opportunités relèvent de circonstances qui sont hors du contrôle de l’individu : niveau de vie de la famille, sexe, ethnie, lieu de naissance et de vie… Le consensus général sur le ressenti des populations est que ces disparités-là sont injustes, et qu’il est du devoir des politiques sociales (et des hommes politiques) d’intervenir pour les éliminer.

S’appuyant sur ce constat, les auteurs du rapport estiment que ce qui s’est passé depuis 2010 dans les pays en transition relève principalement d’une perception de plus en plus écrasante de ces disparités d’opportunités. Par exemple, la probabilité d’être dans le système scolaire entre 15 et 19 ans pour une jeune fille issue d’un milieu pauvre dans certaines régions du Maroc n’est que de 2,1 %, quand elle est de 83,3 % pour un jeune homme issu d’une famille aisée et vivant dans une grande région urbaine.

Sur ces questions de réduction des inégalités territoriales et d’inclusion, le rapport relève aussi que l’ensemble des études empiriques ayant analysé l’impact d’une plus grande intégration régionale des pays méditerranéens concluent que le PIB par habitant en Algérie, au Maroc et en Tunisie aurait pu quasiment doubler entre 2005 et 2015 si une intégration significative avait été mise en place, notamment via une décentralisation, dont on sait qu’elle permet des gains d’efficacité (cf. les travaux de Oates, 1972, 1993).

Il apparaît aussi que face à l’emploi, deux formes de disparités sociales sont fortes dans les ces pays, relativement à ce que l’on peut observer dans les autres pays émergents : les disparités de genre et celles liées à l’âge. Concernant les disparités de genre, elles sont très profondes, à près de 50 %. Et si les taux ont légèrement diminué au fil de la dernière décennie, le « gender gap », n’en reste pas moins fortement supérieur à ce que l’on observe en Amérique Latine (25 %) et en Asie du sud-est (15 %).

4 – Un contrat social pour la jeunesse

Les besoins d’emplois dans les pays méditerranéens sont énormes. Pour simplement maintenir les taux d’activité et de chômage à leur niveau de 2010, l’ensemble des pays méditerranéens aura besoin de créer un minimum de 34 millions de nouveaux emplois d’ici à 2030.

La possibilité de création d’emplois dans le secteur public ayant largement atteint ses limites, la seule voie possible est le développement d’un secteur privé dynamique. En conséquence, un chantier essentiel à entreprendre est de faire évoluer le système éducatif dans son ensemble, dès le primaire, afin que le capital humain puisse contribuer à la dynamique du secteur privé et permette la mise en place d’un nouveau mode de croissance, plus intensif et davantage fondé sur une économie de la connaissance et l’innovation.

Pour réussir, le développement de l’innovation, entendue ici comme « une idée qui se transforme en activité économique » (Schumpeter), nécessite une perspective large et doit être promu au plus haut niveau de l’État (comme c’est le cas à Singapour, en Corée du Sud et désormais aussi en Inde).

Le point de vue du rapport est que le principal enjeu pour les pays méditerranéens consiste à entraîner sur cette voie une jeunesse aujourd’hui sous-occupée, dont près de 40 % est réduite à l’auto-emploi, la plupart du temps dans le secteur informel.

Ce qu’attend la jeunesse des pays du Printemps arabe, affirment les auteurs, c’est qu’on lui propose, où qu’elle se trouve et quelle que soit sa condition sociale, un horizon lui permettant de s’épanouir, notamment dans la création d’entreprises ou d’activités. Et qu’on lui permette de participer aux décisions politiques. Tel est le contrat social qu’implique le choix de l’innovation à proposer à la jeunesse.

Dans cette perspective, le Femise considère que l’un des problèmes les plus aigus est l’insuffisance de capital humain bien formé. D’une part, le manque d’employabilité des personnes est fréquemment cité dans les enquêtes comme un facteur de détournement des investissements des multinationales. D’autre part, les meilleurs éléments ne rêvent que d’intégrer le secteur public, et pour cause : les salaires y sont en moyenne 30 % au-dessus de ceux du privé (alors que pour l’ensemble des pays dans le monde, ils sont en moyenne 20 % inférieurs). Au Maroc, cet écart s’élève même jusqu’à 75 % (cf. Kocoglu et Flayols, 2012). À ces avantages salariaux s’en ajoutent d’autres, associés au statut : sécurité de l’emploi, accès à une caisse de sécurité sociale, système de retraite avantageux…

Pour améliorer l’employabilité, les auteurs considèrent qu’il faut centrer l’action sur deux cibles principales : d’une part, les dropouts (estimés à 20 % environ des effectifs scolarisés) qui ont quitté le système scolaire sans aucun diplôme ni compétence ; d’autre part, les diplômés chômeurs de longue durée, sans perspective salariale ni d’auto-emploi.

5 – Une nécessaire implication internationale

Comme on a pu le constater à la suite de la dislocation de l’empire soviétique et de la chute du mur de Berlin en 1989, l’incertitude politique transitoire crée des anticipations défavorables, le changement des élites entraîne des désorganisations importantes, une défiance générale s’installe. Tout ceci conduit, à des degrés divers selon l’ampleur de la transition, à une dégradation plus ou moins longue des équilibres économiques.

C’est ce même type de phase transitoire que vivent aujourd’hui plusieurs pays sud-méditerranéens. Elle pourrait cependant être d’autant plus courte que l’implication de la communauté internationale serait plus grande.

Que l’on se souvienne, à ce propos, que le processus de réunification allemande, qui concernait 18 millions de personnes, a coûté 350 milliards de dollars. Le processus de transition des pays d’Europe de l’Est est un autre exemple. Il a certes été marqué par un coût très élevé en termes de PIB et de chômage au début des années 1990, mais une fois l’orientation clairement prise et la stratégie choisie, la reprise a été spectaculaire. La vision que procurait l’adhésion à l’Union européenne, l’aide considérable qui l’accompagnait – 70 milliards d’euros pour la seule Pologne -, l’afflux considérable d’investissements étrangers, les réformes institutionnelles menées à marche forcée, ont profondément modifié la donne, en vingt ans.

On ne saurait donc dire plus clairement l’importance décisive de l’implication de la communauté des bailleurs de fonds internationaux dans l’issue plus ou moins rapide et positive de l’inévitable période transitoire.

Cette implication est d’autant plus nécessaire et urgente que les pays sud-méditerranéens n’ont attiré en 2012 qu’environ 2,8 % du montant total des IDE dans le monde, contre 24,1 % pour l’Asie de l’Est et du sud Est, et 18,1 % pour l’Amérique Latine (cf. World Investment Report 2013, CNUCED). De plus, lorsque l’on considère la répartition de ces IDE dans la région, on constate que la Turquie et Israël en attirent à eux seuls la moitié.

Face à la situation économique très préoccupante que connaissent certains pays, il est donc essentiel que la communauté internationale se mobilise, comme elle a pu le faire au moment de la réunification allemande et de la transition politique des pays de l’Est de l’Europe. Cependant, s’il existe plusieurs programmes de coopération euro-méditerranéenne, ils sont loin d’avoir l’ampleur suffisante et, « à ce jour, un plan d’ensemble fait réellement défaut », notent les auteurs.

Les élections européennes de mai prochain permettront-elles d’amorcer un engagement européen stratégique, à la hauteur des enjeux ? Martin Schultz, l’actuel président du Parlement européen et candidat à la succession de José Manuel Barroso à la présidence de la Commission, a en tout cas à maintes reprises affirmé sa conviction d’un nécessaire renforcement du partenariat euroméditerranéen.

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* Femise : Forum euroméditerranéen des instituts de sciences économiques.
Site : http://www.femise.org/

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