L'heure pour entreprendre!

Avons nous besoin d’un rêve autre que tunisien en Tunisie?

 

Ils étaient opposants avant la révolution ou sont revenus pour aider le pays à se reconstruire après le 14 janvier. Malgré l’attaque de l’ambassade et l’assaut contre l’école, la communauté tuniso-américaine reste optimiste et se bat pour préserver les acquis de la révolution.

«Vendredi 14 septembre, c’était la première fois que je quittais le bureau avec mes collègues américains en ayant peur pour eux.» raconte Alia S. Mahmoud, une jeune tuniso-américaine installée à Tunis depuis la révolution. L’ONG dans laquelle elle travaille, consacrée à la promotion de l’entrepreneuriat en Tunisie, se situe à quelques mètres de l’ambassade américaine à Tunis. Depuis son bureau, elle a vu déferler dans les rues les manifestants qui tentaient d’échapper aux gaz lacrymogènes des policiers. «Jamais je n’aurai pu imaginer ça en Tunisie. Ce pays a toujours été ouvert et respectueux.» Bien que sa famille soit musulmane et pratiquante, Alia ne comprend pas la violence des réactions à la suite des évènements de Benghazi. Aujourd’hui, la position des États-Unis l’inquiète surtout depuis l’évacuation d’une centaine de ressortissants américains de Tunis. Pourtant comme beaucoup d’autres, Alia est restée au pays, gardant l’espoir qui l’avait motivée pour revenir. «Ce pays a tellement de potentiel, nous devons tout faire pour participer à sa reconstruction». Pourtant dans les faits, l’avenir des relations tuniso-américaines reste encore incertain.

Les lettres blanches qui annoncent l’arrivée à Gammarth sur la corniche en banlieue nord de Tunis

L’attaque de l’ambassade des Etats-Unis à Tunis vendredi 14 septembre s’est soldée par des affrontements entre des groupes de mouvance salafiste et forces de l’ordre. L’école américaine a été prise d’assaut et la manifestation a fait quatre morts ainsi que de nombreux blessés. Pour l’instant, le gouvernement tunisien reste prudent sur son discours officiel. Les remontrances des Etats-Unis sur la gestion sécuritaire de la manifestation ont quelque peu refroidi les déclarations. L’ambassadeur américain Jacob Walles  a rencontré le ministre des affaires étrangères et le Premier ministre, Hamadi Jebali, au cours de la semaine. L’état tunisien aura en charge la réparation des dommages causée à l’école américaine. Sur place, la communauté tuniso-américaine suit attentivement l’évolution de la situation mais s’engage aussi dans le processus d’apaisement.

C’est le cas de Lotfi Saibi, la cinquantaine,  qui est revenu à Tunis après avoir passé trente ans à Boston. Il a été l’un des initiateurs de l’appel à manifester pour la paix  et lutter contre l’extrémisme et l’islamophobie le jeudi 20 septembre 2012. Plus jeune, il avait quitté sa ville natale, Jelma dans le gouvernorat de Sidi Bouzid, après s’être fait plusieurs fois arrêté en Tunisie pour ses activités dans un syndicat étudiant. Son histoire est réellement celle du self-made-man. Parti sans un sou en poche, il parvient de petits boulots en petits boulots à payer ses études. Il trace son chemin vers Harvard où il prend des cours de management et leadership. Pour lui l’idée que tout «était devenu possible après la révolution», l’a motivé pour revenir, malgré sa réussite professionnelle aux États-Unis. Il est aujourd’hui consultant en matière de leadership et promulgue souvent des conseils aux jeunes étudiants qui se lancent dans l’entreprise. Il a fondé un groupe de réflexion, le groupe des jeunes démocrates tunisiens. Le retour au pays est surtout un moyen pour Lotfi Saibi de s’engager.

Lotfi Saibi militant dans une manifestation à Tunis

Aujourd’hui, il voit dans les réactions au film innocence of muslims,  la confrontation de deux cultures. Son expérience à l’étranger et son ancrage culturel en Tunisie lui permettent de comparer les deux systèmes de pensée face à la religion:

«Aux Etats-Unis, la religion est basée sur des principes, ici comme dans d’autres pays arabes, elle est souvent reliée à l’identité. D’où l’offense personnelle que peut ressentir chaque musulman devant ce film même si dans ce cas l’affaire a été complètement instrumentalisée et correspond à un agenda politique.»

Si ces tuniso-américains semblent avoir assimilé les deux cultures, occidentales et orientales, ils ne sont pas les seuls à opter pour la thèse du «choc des civilisations». Un homme d’église, un américain résidant en Tunisie depuis une dizaine d’années offre la même lecture des évènements. Ce dernier a vu le pays changer depuis la révolution mais surtout l’image qu’on s’en fait à l’étranger, basée sur des malentendus et souvent des clichés.

«En tant qu’américain vivant en Tunisie, je me sens souvent mal compris par les deux pays, principalement à cause de ce que les médias présentent. Pour schématiser, ce sont les clichés qui dominent. Quand je suis aux Etats-Unis il faut que j’explique à certains Américains que les Tunisiens ne sont pas des terroristes et quand je suis en Tunisie, il faut montrer que les États-Unis ne se réduisent pas à Hollywood.»

Selon lui, les réactions violentes, condamnables, n’ont pourtant pas été étudiées d’un point de vue culturel.

«La culture occidentale ne comprend pas de la même façon que la culture orientale, le schéma, honte/honneur propre à la culture musulmane. Alors que chez les Arabes tout comme les Japonais ou les Coréens, cette dynamique est très importante. Il ne faut pas apporter la honte ou le déshonneur sur la famille et l’individu est responsable de ses actes devant son entourage.»

De Tunis à la banlieue nord de Gammarth, des symboles de l’Amérique ou de l’influence américaine parsèment le paysage urbain. Le café Brooklyn, le Starbox coffee, imitation du fameux Starbucks ou encore les lettres Welcome to Gammarth qui se détachent comme le signe Hollywood sur les collines de Los Angeles, font clin d’œil à cette culture mondialisée. Si la plupart des tunisiens acceptent et consomment cette culture, la Tunisie fait encore exception puisque de grandes enseignes comme Mcdonald sont toujours en pourparlers pour créer leur franchise. Contrairement à d’autres pays arabes, la politique économique protectionniste sous Ben Ali a fait du pays un consommateur de produits étrangers via internet ou la télévision. Mais la Tunisie n’a pas été réellement imprégnée d’une culture américaine comme elle l’a pu l’être avec la culture française. Le choc culturel est-il alors plus compréhensible?

Ce n’est pas l’avis de tous comme Wafa Ben Hassine, agée de 23 ans, qui a du retourner poursuivre ses études dans le Colorado après avoir passé une année en Tunisie en 2011. Sur son article pour le média tunisien Nawaat.org, elle témoigne de son angoisse face à ce qui s’est déroulé la semaine passée. Elle dénonce ouvertement le laxisme des autorités mais aussi le manque de prise de responsabilités de la part du Ministère des affaires religieuses sur la propagande et l’appel à la haine, croissants dans les mosquées.

En cause aussi, la situation générale du pays qui se dégrade et pousse certains jeunes sans travail et sans avenir à rejoindre des groupuscules violents. Au lieu de la lecture géopolitique des médias occidentaux qui opte pour l’idée d’une orchestration, la jeune étudiante en droit a préféré se focaliser sur ce qu’il se passe au sein du pays et donner une lecture sociale de l’évènement. Pour elle, ce sont les institutions qui sont en cause et elle a signé avec près de 150 signataires appartenant à la communauté tuniso-américaine, une pétition, exhortant le gouvernement à agir et à enquêter sur les faits du vendredi 14 février. Selon elle, le titre de l’hebdomadaire américain Newsweek est en ce sens révélateur d’une interprétation univoque des évènements réduits à une «Muslim Rage».

Sa phrase de conclusion résume finalement la raison pour laquelle ces tuniso-américains sont restés à Tunis après l’attaque de l’ambassade :

«Malheureusement, en lisant les titres internationaux, la majorité des lecteurs n’ont aucune idée de ce qu’il se passe en Tunisie, alors que le pays est dans un processus de renaissance et personne n’a dit que cela serait facile.»

C’est finalement l’esprit entrepreneurial et l’optimisme des Yankees que les tuniso-américains ont ramenés dans leurs valises, «parce que c’est aussi notre devoir» conclue Wafa. Alia, Lotfi et Wafa, tous ont encore l’espoir de reconstruire le pays même en partant du «subbzero» (en-dessous du degré zéro) comme le qualifie Wafa. Le rêve américain est devenu pour eux, le rêve tunisien, à préserver coûte que coûte.

Lien : http://blog.slateafrique.com/tawa-fi-tunis/2012/09/21/tunisie-le-reve-americain-a-t-il-encore-un-espoir-a-tunis/

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